Légende ardennaise, bonne lecture…

LES VIEUX (Intégral de texte)

Il était une fois, à Hargnies, un vieux et une vieille tout ratatinés, ridés, voûtés, pareils à deux troncs d’arbres noueux, que la mort semblait oublier, ou dédaigner.

Les gens d’Hargnies leur donnaient bien trois siècles à eux deux, et ils les acceptaient sans murmurer, car ils n’auraient su dire leur âge.

Mais assurément, ils étaient sur terre depuis fort longtemps, puisqu’ils avaient vu partir des générations, puisque des chênes plantés par eux étaient devenus des géants.

Dans le pays, on les nommait « les vieux », nul ne leur connaissait d’autre nom; et comme celui-ci leur suffisait, ils ne cherchaient pas à rappeler leur ancien état civil. Les pauvres vieux portaient le passé sur leurs têtes branlantes, mais le passé n’habitait plus leurs cerveaux vides.

Pourtant, dans leur nuit, des éclairs passaient parfois, des lueurs plutôt, de fugitives lueurs de souvenir et peut-être de regret ; dans la vague de leur esprit, des choses vagues naissaient et s’effaçaient, mettant un peu de vie au fond de leurs yeux mornes, de leurs pauvres yeux fatigués d’avoir trop regardé la vie.

Les Vieux, alors, parlaient d’un château où ils prétendaient avoir vécu, d’une fille éblouissante de beauté qui avait été leur joie et leur espoir… puis la petite lueur de souvenir s’éteignait et tout s’enfonçait dans la nuit de l’oubli.

Quand on demandait aux Vieux où s’était élevé leur château, ils tendaient leurs bras maigres vers la forêt en murmurant : « Là-bas, là-bas, bien loin » Et les gens d’Hargnies donnaient pour patrie au joli château et à la jolie fille le pays des rêves.

Une bonne femme du village avait recueilli les Vieux; elle les logeait, les nourrissait, les soignait; et comme son mari murmurait, au début, trouvant  la charge un peu lourde pour leur misére, elle avait dit tou simplement : « Cà nous portera bonheur. »

Un jour, en bêchant son jardin, la bonne femme découvrit un petit trésor, une centaines de pièces d’or très brillantes enfermées dans un pot en terre rouge.

Le Vieux contempla longuement les jolis pièces, une lueur s’alluma au fond de ses yeux mornes, et il murmura : « J’en ai eu beaucoup, beaucoup, autrefois. »

Puis, au contact de l(or, ses souvenirs se firent plus précis et plus durables, les ténèbres de son cerveau semblaient se déchirer; sur son front ridé, il promena plusieurs fois sa main décharnée. Et la Vieille, elle aussi parut se souvenir; deux larmes roulèrent sur le parchemin de ses joues. Alors, ils prirent leur bâton et, suivis de la bonne femme, se dirigèrent vers la forêt.

Au bord du bois, la route poussiéreuse s’arrêtait brusquement, s’effilochait, dans l’herbe d’une clairière, en une multitude de minuscules sentiers. Sans hésiter, ils s’engagèrent dans l’un des sentiers.

Ils marchèrent ainsi longtemps, très longtemps, comme si une force irrésistible les poussait en avant, comme si un guide mystérieux les précédait.

Derrière la forêt, le soleil disparaissait; ses derniers rayons se jouaient  dans le feuillage des grands arbres, qui semblait une broderie d’or pâle plaquée sur un fond bleu. La lune se montrait déjà, toute blanche, sans lueur, pareille, dans l’azur sombre, à un masque de pierrot.

– Voici la nuit, dit la bonne femme, elle vient vite en cette saison.

Les Vieux ne répondirent pas.

Enfin, ils s’arrêtèrent. La bonne femme frisonna.

Au milieu d’une vaste prairie qu’entourait de toutes parts la forêt, des ruines sauvages et désolées mettaient une tache sinistre, c’était comme un cadavre dans la verdure.

La forêt s’emplissait d’ombre, de silence et de mystère.

– C’est là ! firent ensemble les Vieux.

Puis ils tombèrent à genoux.

Ils prièrent longtemps. Quand ils se relévèrent, la nuit était complète, une nuit d’automne, douce et calme; la lune caressait les ruines grisâtres de sa lueur de rêve; une brise lente murmurait dans le feuillage.

Le Vieux se dirigea  vers les ruines, se baissa, paraissant chercher quelque chose; on entendit le bruit de la chute d’une pierre, puis un cri.

La bonne femme d’Hargnies, plus morte que vive, avança néanmoins : l’homme l’appelait.

Celui-ci, lui prenant la main, l’entraîna dans un souterrain dont il venait d’ouvrir l’entrée en déplaçant une pierre énorme.

Le souterrain renfermaint des trésors. La lueurde la torche allumée par le Vieux faisait scintiller des milliers de pierres précieuses, se jouait sur des monceaux de pièces d’or : c’était un éblouissement.

La femme sentait ses jambes se dérober sous elle.

– Prends, lui dit son compagnon, en lui montrant l’or et les pierreries.

Et comme elle ne bougeait pas, il bourra lui-même de jolies pièces luisantes les poches du tablier de la bonne femme.

Au même instant, un coup de vent souffla la torche, et le souterrain, s’emplit d’une rumeur étrange pareille au bruit de la mer roulant sur les galets.

La femme s’évanouit.

Quand elle reprit ses sens, elle fut toute surprise et fort effrayée de se trouver étendue sur l’herbe de la prairie, que baignait la douce lueur de la lune. Autour d’elle, la forêt bruissante formait un grand cercle d’ombre.

Elle chercha des yeux les ruines sauvages et désolées ; il n’en existait aucune trace, la prairie était unie comme la surface d’un lac.

La bonne femme se crut le jouet d’un songe; puis se souvenant, elle plongea les mains dans les poches de son tablier : les jolies pièces d’or y étaient toujours , et elles tintèrent joyeusement.

Jamais, à Hargnies, on ne revit les Vieux.

Source :XIII légendes merveilleuses des Ardennes
Jules Mazé
Les Cerises aux Loups, 1998
www.christineconte.fr

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