Vous vous souvenez peut-être de notre première escapade dans le folklore ardennais avec l’article consacré aux légendes du Val d’Ardenne ? Les Nutons de Fromelennes, les Trois Brigands de Givet, Madame de Cormont ou encore le mystérieux Mawhot de la Meuse… Mais il existe encore bien d’autres récits que ceux cités dans l’article précédent, et la forêt d’Ardenne n’a pas fini de murmurer ses secrets.
Aujourd’hui, je vous emmène en clairière, là où la forêt se referme presque autour des dernières maisons. Direction Hargnies, perché à plus de 300 mètres d’altitude, sur le toit des Ardennes. Ce village forestier aux toits de schiste, blotti dans 4 000 hectares de bois, est un véritable livre ouvert sur l’imaginaire ardennais. Sous chaque pierre, derrière chaque chêne, dort une histoire…
Je vous en ai sélectionné trois, pour une balade entre épopée chevaleresque, mystères médiévaux et dévotion populaire.

La légende du saut de Bayard, de Vireux-Molhain à Hargnies

Vous connaissez sans doute le cheval Bayard, l’illustre destrier des Quatre Fils Aymon. Cette monture fabuleuse, fils d’un dragon et d’un serpent selon les anciennes chansons de geste, est capable de porter sur son dos les quatre frères en même temps pour échapper à la colère de Charlemagne. Une silhouette mythique qui galope dans toute la forêt d’Ardenne, de Bogny-sur-Meuse à Dinant, en passant par… Hargnies.

La légende qu’on raconte aujourd’hui est…

Pourchassés par les troupes de Charlemagne, les Quatre Fils Aymon — Renaud, Allard, Richard et Guichard — galopent à toute allure à travers la forêt ardennaise. Sur le Mont Vireux, à Vireux-Molhain, la tradition rapporte qu’une forteresse leur servait de repaire. Mais les soldats impériaux approchent dangereusement…

Acculé, le valeureux Bayard prend son élan. Ses sabots frappent le rocher du Mont Vireux, et dans un bond prodigieux, il franchit la vallée de la Meuse, traverse les airs et atterrit lourdement plusieurs kilomètres plus loin, à Hargnies.

À l’instant où il retombe sur le plateau, un de ses sabots frappe la pierre avec une telle force qu’il y laisse son empreinte gravée dans la roche, fendant le bloc en deux. La marque du saut serait restée visible des siècles durant, témoin silencieux du passage du destrier magique.

C’est ainsi qu’Hargnies entra dans la grande geste des Quatre Fils Aymon, ce cycle légendaire qui résonne, dit-on, dans toute la forêt ardennaise à chaque solstice d’été, quand le hennissement de Bayard se fait encore entendre entre les arbres…

Bon à savoir

Hargnies célèbre chaque année son lien profond avec le cheval lors de la Fête du Cheval, le premier dimanche de juillet. Le cheval de trait ardennais, descendant lointain et terrien du fougueux Bayard, y est mis à l’honneur. Une bien jolie manière de perpétuer la légende !

La légende des faux-monnayeurs de Plein-Mont

Si vous quittez le village pour vous enfoncer dans la forêt domaniale d’Hargnies-Laurier, en direction de la frontière belge, vous tomberez peut-être, au détour d’un sentier, sur un éperon rocheux entre la vallée de la Houille et le ruisseau du Mont-Vireux. Là, à peine visibles sous la mousse et les fougères, se dressent encore deux pans de murs en pierres sèches, vestiges d’une forteresse oubliée : le château de Plein-Mont.

Et voici ce que la tradition raconte…

Nous sommes à la fin du XIIIᵉ siècle, sous le règne de Philippe le Bel. Au cœur de l’immense forêt d’Ardenne, là où nul ne s’aventure sans frémir, un seigneur sans nom — ou plutôt, dont on a effacé le nom — fait bâtir une forteresse discrète, perdue entre deux vallées, protégée par un système défensif redoutable : deux fossés et deux murs de barrage.

Officiellement, il s’agit d’un château fort comme un autre, qui veille sur les marches du royaume. Mais en secret, dans les caves voûtées, brûlent des fours qui n’ont rien à voir avec ceux d’un boulanger. Jour et nuit, on y frappe de la fausse monnaie : florins, deniers parisis, deniers tournois… Le seigneur de Plein-Mont s’enrichit à vue d’œil, faisant circuler sa contrefaçon jusqu’aux foires de Champagne.

À l’époque, la sanction réservée aux faux-monnayeurs était terrifiante : on les jetait vivants dans de grands chaudrons d’eau ou d’huile bouillante. Mais qui irait dénicher ces brigands au fond de la forêt d’Ardenne, là où même les sergents du roi n’osent s’aventurer ?

Pendant des décennies, le manège fonctionne. Puis, au début du XIVᵉ siècle, le château est détruit par les flammes. Les fouilles archéologiques ont retrouvé les traces d’incendie sur les murs… Mais nul ne sait si ce sont les soldats du roi qui ont fini par découvrir le pot aux roses, ou si la colère divine s’est abattue sur ces hommes vénaux.

Ce qui est sûr, c’est que les ruines de Plein-Mont gardent leur mystère. Quand vous y passerez, tendez l’oreille : peut-être entendrez-vous encore le martèlement sourd des marteaux sur les coins de monnaie…

Petit conseil rando

Les ruines de Plein-Mont se découvrent au cours d’une jolie randonnée en forêt domaniale d’Hargnies-Laurier. N’oubliez pas vos bonnes chaussures, le terrain est accidenté et la mousse glissante. Plus d’informations sur nos balades et randonnées au cœur du Val d’Ardenne.

La légende de Saint-Roch et son chien

À l’entrée d’Hargnies, en arrivant de Vireux-Wallerand, une petite chapelle se dresse sur la droite. Modeste mais touchante, elle est dédiée à Saint-Roch, le saint protecteur d’Hargnies. Et derrière ces murs de pierre se cache l’une des plus belles légendes de la chrétienté médiévale.

Voici l’histoire qu’on s’y transmet…

Au XIVᵉ siècle, à Montpellier, naît un jeune homme nommé Roch. Issu d’une riche famille, il distribue tous ses biens aux pauvres à sa majorité et part en pèlerinage pour Rome, le bâton à la main et la coquille au chapeau.

Mais l’Italie est alors ravagée par la peste noire. De ville en ville, Roch s’arrête au chevet des malades, trace sur eux le signe de croix, et guérit miraculeusement les pestiférés. Sa réputation grandit, jusqu’au jour où… il tombe lui-même malade, frappé par le terrible fléau.

Refusant d’être un fardeau, Roch se traîne hors de la ville et s’isole dans une forêt pour mourir seul. C’est là qu’intervient le personnage le plus attachant de la légende : un chien. Chaque jour, ce chien fidèle vient trouver le saint affaibli, un pain volé à la table de son maître entre les crocs, et le lui dépose en signe d’amitié. Intrigué, le maître suit son chien et découvre le saint : il le recueille, le soigne, et Roch survit miraculeusement.

C’est pourquoi, encore aujourd’hui, Saint-Roch est toujours représenté avec son chien fidèle à ses pieds, et un pain dans la gueule de l’animal. Vous le reconnaîtrez aussi à la plaie sur sa cuisse qu’il dévoile parfois, témoignage de la peste vaincue.

Mais pourquoi Saint-Roch à Hargnies ?

Au début du XVIIᵉ siècle, une effroyable épidémie de peste ravage tout le Val d’Ardenne. Les villages se vident, les cimetières débordent. Dans leur détresse, les habitants d’Hargnies se tournent vers Saint-Roch, le saint qui assiste ses fidèles contre la contagion. Ils lui élèvent une chapelle pour le supplier d’éloigner le fléau de leur clairière. Et le miracle aurait fonctionné.

Depuis, plusieurs chapelles dédiées à Saint-Roch parsèment le Val d’Ardenne — autant de témoignages émouvants d’un temps où la foi et la peur de l’épidémie marchaient main dans la main.

Hargnies, village des légendes

Vous l’aurez compris, Hargnies n’est pas seulement un paisible village forestier réputé pour sa charcuterie et sa Fête du Cheval. C’est aussi un véritable carrefour de l’imaginaire ardennais, où le fracas des sabots de Bayard résonne encore, où le martèlement des faux-monnayeurs se devine sous la mousse, et où la dévotion populaire continue de veiller à l’entrée du village.

Alors la prochaine fois que vous traverserez la forêt domaniale d’Hargnies-Laurier, ouvrez l’œil et tendez l’oreille. Peut-être surprendrez-vous l’empreinte d’un sabot dans une vieille pierre, les ruines d’une forteresse hantée par les marteaux, ou la silhouette d’un saint accompagné de son chien

Et si vous avez aimé ces trois récits, retournez vite découvrir nos autres légendes du Val d’Ardenne : les Nutons, les Trois Brigands de Givet, Madame de Cormont, le terrible Mawhot, les Dames de Meuse et la mystérieuse Pierre Haussée.

L’Ardenne est terre de légendes. À vous, désormais, d’en écrire la suite !

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